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À Komiža, la mer n'est pas seulement un espace, mais aussi une destinée. Pendant des siècles, les habitants de Komiža ont vécu à ses côtés et de ses ressources, en acceptant ses bienfaits comme ses dangers. Leurs vies étaient façonnées par les navires qu'ils construisaient, leur langue et les coutumes par lesquelles ils imploraient la protection divine. Ainsi naquit un héritage unique : une combinaison de foi, de savoir et de courage qui constitue encore aujourd'hui l'âme de Komiža. Les pêcheurs et leurs bateaux étaient placés sous la protection de saint Nicolas, patron des voyageurs et de la ville, à qui ils offraient chaque hiver le bûcher d'un vieux navire en signe de gratitude et de prière pour le salut de tous. De la nécessité de survivre en haute mer naquit la falkuša, un navire abritant deux âmes, qui fit des habitants de Komiža les premiers pêcheurs de haute mer. Et pour transmettre ce savoir, une langue particulière, la lingua halieutica, se développa : une langue de pêcheurs mêlant mots liés à la mer, au vent et aux prises. Ce sont autant de fils conducteurs d'une même histoire : celle de Komiža, qui, depuis des siècles, sait aimer, respecter et dompter la mer. Des histoires qui, aujourd'hui, ne sont plus de simples souvenirs, mais un patrimoine vivant, reconnu, protégé et fièrement transmis aux générations futures.

Si quelqu'un arrivait à Komiža autrefois, la première chose qui le frapperait serait l'odeur du poisson et les barques en bois alignées le long du quai. Presque chaque famille vivait de la mer, et la sardine constituait l'aliment principal et la principale source de revenus. Une barque spéciale, la gajeta falkuša, offrait aux pêcheurs un avantage considérable sur tous les autres pêcheurs de l'Adriatique : elle leur permettait d'aller en haute mer et de revenir avec des prises exceptionnelles. Le lieu de pêche le plus important était Palagruža, une île en pleine mer, plus proche de l'Italie que Vis. Pendant des siècles, les habitants de Komiža s'y sont rendus pour pêcher dans ses eaux poissonneuses. C'est précisément grâce à leur présence constante que Palagruža est restée croate. Des documents datant de 1553 font état d'une pêche de 120 tonnes de poisson gras en une seule journée. Tout cela a fait de Komiža le principal centre de pêche de l'Adriatique. Le poisson était salé et exporté en grandes quantités, et en 1870, la première conserverie de poisson de l'Adriatique ouvrit ses portes à Komiža. On en compta jusqu'à sept par la suite, un nombre considérable pour une petite ville de l'île. Komiža fut ainsi reconnue comme le centre de l'industrie de la pêche jusqu'à la fin du XXe siècle. Cependant, de nombreux habitants de Komiža quittèrent l'île. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ils commencèrent à émigrer en Californie, où ils continuèrent à exercer leur métier : la pêche et la transformation du poisson. En 1917, ils fondèrent une petite conserverie de poisson à San Pedro. D'abord modeste, elle connut rapidement un essor important grâce au savoir-faire et à la persévérance des habitants de Komiža. Au milieu du siècle, elle devint la plus grande conserverie de poisson des États-Unis, et même, pendant un temps, du monde entier. Pour la plupart des immigrants de Komiža, travailler dans cette conserverie fut leur premier emploi en Amérique. C’est pourquoi il y a aujourd’hui plusieurs fois plus de personnes d’origine komiža vivant à San Pedro qu’à Komiža même, sur l’île de Vis.

À Komiža, on a toujours dit qu'il n'y avait pas de vraie vie sans sardines. Pour les pêcheurs, ce n'était pas seulement du poisson, mais aussi l'aliment de base qui les accompagnait au quotidien – en mer, à la maison et en toutes occasions. Les sardines étaient préparées de mille façons, mais le plus souvent en ragoût, un plat simple qui nourrissait toute la famille après de longues journées en mer. Mais les sardines ne restaient pas seulement en casserole. L'une des traditions les plus célèbres de Komiža leur est également associée : le pogača de Komiža. C'est un plat simple mais nourrissant, à base de pâte levée, de tomates, d'oignons et de poisson salé, le plus souvent des sardines ou des anchois. Le pogača se dégustait au brunch ou au goûter, et c'était un aliment idéal pour les pêcheurs car il pouvait être emporté en bateau et restait savoureux même après plusieurs heures en mer. Pour toutes ces raisons, à Komiža, les sardines sont bien plus qu'un simple aliment. C'est un symbole du lieu, un rappel de la vie difficile des pêcheurs et la preuve que des ingrédients simples peuvent être utilisés pour créer une cuisine dont on se souvient et qui se transmet de génération en génération.

Sur le front de mer de Komiža, on entendait autrefois un langage particulier, compris seulement par ceux qui venaient de la mer. Ce langage, la Lingua halieutica, était la langue des pêcheurs de Komiža. Il ne s'agissait pas d'une langue à part entière, mais d'un vocabulaire spécifique né de la vie quotidienne en mer. Pendant des siècles, les pêcheurs ont créé leurs propres mots pour désigner les navires, les outils, le vent et les poissons. Ainsi, la falkuša avait ses propres pièces et noms, et des outils comme la peškafonda étaient utilisés pour la pêche nocturne au calamar. Ces mots mêlaient croate, vénitien, italien et autres langues méditerranéennes, à l'image des routes commerciales et de pêche qui se croisaient en haute mer. La Lingua halieutica était un véritable petit monde. Les pêcheurs l'utilisaient en travaillant, en naviguant ou en jetant leurs filets, et chaque mot portait en lui une expérience et un savoir transmis de génération en génération. C'est pourquoi cette langue est devenue partie intégrante de l'identité de Komiža, un code qui unissait la communauté et préservait les secrets de la mer. Aujourd'hui, ce parler se fait de plus en plus rare, mais il n'est pas tombé dans l'oubli. Grâce aux archives, aux livres et aux fêtes, une partie de ce parler revit. Lorsque les falkuša sont remises en service à Komiža ou que des fêtes de pêcheurs sont organisées, on peut entendre, mêlés à l'odeur des sardines et au bruit des vagues, quelques mots de cette langue ancienne. Voici quelques expressions et termes humoristiques liés à la pêche : Kalovat - descendre Dvizot - remonter Botovat - poser Calafatat - fond en bois d'un navire (réparation navale) Shiovat - reculer Martor - moulin à épices Lantina - partie de la voile Scoop - récipient en bois pour évacuer l'eau du navire Sorgadina - corde d'ancre Arganel - corde de départ Major - lest en pierre pour le filet Strap - corde reliant la rame au support de la rame Bodanj - conteneur en bois ou en béton pour le raisin Mih - sac (parfois en cuir) pour la vendange et le transport du raisin Tartajun - dévidoir pour nouer les sacs de raisin Shogula - corde pour attacher l'herbe ou les branches (utilisée en agriculture) Pajul - partie intérieure du navire sur laquelle on marche Skaram - support en bois sur le navire où l'on place la rame Parsura - poêle Lasagnes - rouleau à pâtisserie Le langage des pêcheurs est bien plus que de simples mots. C'est un symbole de patrimoine culturel, la preuve que la mer façonne non seulement la vie, mais aussi le langage des peuples qui vivent à ses abords.

À Komiža, où la mer est à la fois proche, belle et dangereuse, les pêcheurs ont toujours imploré la protection divine. Leur protecteur était saint Michel le Voyageur, patron des pêcheurs, des voyageurs et de la ville elle-même. On croyait qu'il veillait sur les bateaux et sur tous ceux qui liaient leur vie à la mer. Chaque année, le 6 décembre, les habitants de Komiža lui exprimaient leur gratitude d'une manière particulière. Sur le quai, ils incendiaient un vieux navire en bois – un don à saint Michel, mais aussi un sacrifice, dans l'espoir que tous les autres navires resteraient en sécurité en mer. La flamme illuminait toute la ville, et les gens se rassemblaient pour prier et chanter, conscients que leur vie était entre les mains de la mer, mais aussi de leur foi. Cette tradition perdure aujourd'hui. Bien que les bateaux aient changé et que la pêche ne soit plus la seule activité des habitants de Komiža, la coutume d'incendier un navire est restée un symbole tout aussi puissant. Cela nous rappelle des siècles de courage et de foi, d'une communauté qui a toujours su que la mer devait être respectée, mais aussi que parfois, il fallait s'incliner devant elle.

Parmi tous les navires de l'Adriatique orientale, un occupe une place particulière dans le cœur des habitants de Komiža : la gajeta falkuša. Ce bateau de pêche unique, né de la nécessité de survivre en haute mer, est devenu un symbole du courage et du savoir-faire des pêcheurs de Vis. Les habitants de Komiža furent les premiers pêcheurs de haute mer. Leur vie était intimement liée à la mer, qui leur apportait à la fois nourriture et dangers – des tempêtes soudaines aux pirates tapis dans l'obscurité de la nuit. Pour affronter la mer, il leur fallait un navire rapide, robuste et fiable, mais aussi suffisamment agile pour transporter une importante cargaison de prises. C'est ainsi que naquit la falkuša – un navire qui renferme deux âmes : une barque de pêche basse pour la chasse et un grand voilier pour la navigation et le transport. Elle devait son caractère unique aux « folkes », ces panneaux latéraux qui lui permettaient de se transformer en ce navire miraculeux. Malheureusement, le destin ne fut pas clément envers ce joyau de la construction navale. La dernière falkuša d'origine, la « Cicibela », a coulé par une nuit de tempête en 1986 près de Biševo. On craignait que des siècles de savoir-faire, d'artisanat et de tradition ne disparaissent avec elle. Mais grâce à la persévérance du professeur Joško Božanić et à la collaboration du professeur Velimir Salomon, un formidable travail de sauvetage a été entrepris : des recherches portant non seulement sur le navire et sa construction, mais aussi sur la langue des pêcheurs, leurs récits, les toponymes, les coutumes et même les recettes. Après onze années d'efforts acharnés, en 1997, une nouvelle falkuša a été mise à l'eau à Komiža : la « Comeza-Lisboa ». Première depuis une décennie de silence, elle avait été construite précisément pour montrer au monde entier, à Lisbonne, la richesse et la beauté de ce patrimoine. Ce fut bien plus que le lancement du navire : c'était la renaissance de toute une culture. Aujourd'hui, quatre falkušas naviguent à Komiža : « Comeza-Lisboa », « Mikula », « Palagruža » et « Molo ». Cette dernière est une petite falkuša, destinée aux enfants, afin qu'ils découvrent dès leur plus jeune âge le métier de pêcheur et héritent du savoir-faire ancestral. Ainsi, la falkuša demeure un symbole vivant – un navire qui a traversé les siècles, les tempêtes et l'oubli, et qui continue de raconter l'histoire de Komiža et de sa mer.